7 heures du matin, commissariat central de Kyoto, je n’en mène pas large… Au quatrième étage de ce grand bâtiment situé à quelques encablures de la gare, dans une grande salle située sous les toits, je me trouve face au Commissaire Principal, incapable d’interpréter les traits de son visage qui m’apparaît comme brouillé, tantôt imperturbable, tantôt souriant voire légèrement moqueur…  Il est tôt, j’ai le ventre vide, la tête aussi, je me sens comme dans du coton…

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Imperceptiblement, le policier s’approche de moi… J’entends le parquet craquer, ou plutôt chanter, sous ses pieds. Je ressens plus que je ne vois son avance inexorable, mais je reste littéralement paralysé, ne sachant pas comment réagir face à cette intrusion dans mon espace vital.

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 Soudain, il pointe vers moi l’arme en bambou qu’il tient entre ses mains et qui semble n’être que le prolongement de ses bras. Tout son être envahit mon cercle de sécurité dans un cri paralysant ponctué par le bruit sec du bambou qui ploie sur mon crâne…  Je n’ai même pas eu le temps d’enclencher le moindre geste de réaction, et le premier mot qui me vient à l’esprit après la coupe de mon crâne est « ippon »… Point gagnant, coupe parfaite, Sho Men clair et net, non violent et sans concession… Il y aurait eu un vrai sabre à la place de l’arme en bambou, je serais mort instantanément sans même comprendre pourquoi et comment…

Je me retourne vers celui qui a littéralement  traversé mon « moi » dans cette coupe magistrale, et le retrouve en garde, souriant et prêt à me pourfendre à nouveau. Cependant, plein d’espoir (désespoir ?) et d’illusion (désillusion ?), je lance une attaque désespérée en armant mon sabre pour viser le front de mon adversaire. Mais mon sabre de bambou est brutalement stoppé dans sa coupe avant d’atteindre sa cible, tandis que je suis tranché net au flanc droit avant de comprendre quoi que ce soit de l’échec de mon attaque.  Men kaeshi do… Ca fait deux fois que je suis mort dans ce combat.

Epuisé, essouflé, désespéré, je tente alors une dernière riposte Men (trancher la tête, dans ces cas là il ne faut pas chercher les complications : aller à l’essentiel) qui arrive miraculeusement à destination… Mon adversaire me fait un grand sourire, le combat est fini, il m’a écrasé mais m’a laissé marquer le dernier point. Domo arigato gosai mashita ! (merci beaucoup pour la leçon!)

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Ce gi geiko, combat de kendo, est mon 2ème combat de ce 28 décembre 2011, lors de l’asa geiko (combat matinal) du commissariat  central de Kyoto auquel j’ai eu l’honneur d’être invité par Kudo Yoshihito sensei.  

Les kenshi de l’ADAKI et de la région Centre ont rencontré Kudo sensei lors du stage de kendo de l’ADAKI en mars 2011 (http://adaki.canalblog.com/archives/2011/03/28/20753912.html ), et, alors que j’avais l’honneur de l’héberger, je lui avais dit qu’un jour je viendrais à Kyoto. Il m’avait alors promis de me recevoir et de me permettre de pratiquer le kendo dans l’ex capitale nippone, et néanmoins ville mythique du Japon. Echange de politesses, promesses de pochetrons (le vin et le sake ont coulé à flots) ou vœux sincères, je ne savais pas trop à quoi m’en tenir le 27 mars 2011.

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Mais très exactement 8 mois plus tard, le 27 décembre 2011 au soir, Yoko et moi nous retrouvions en plein centre de Kyoto en train de trinquer avec Kudo Yoshihito sensei, dans le restaurant « de sa région » où il possède sa bouteille de sake personnelle!  A cette époque de l’année, la plupart des dojos font une trêve pour permettre à chacun de prendre quelques congés afin d’aller rejoindre sa famille pour fêter le jour de l’an. Le seul moyen de pratiquer le kendo est donc de participer à l’asa geiko (entraînement matinal) au commissariat central !

 

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 Voilà comment on se retrouve à 7 heures le lendemain matin au cœur du commissariat central de Kyoto, l’estomac vide et terriblement intimidé ! Kudo sensei me présente à Izumita sensei, maître du dojo,  qui accepte que je participe au geiko.

Nota:  Kudo sensei m’a présenté en me qualifiant de « fondateur du dojo de kendo de Blois », ce qui a particulièrement intéressé le sensei du dojo du commissariat de Police de Kyoto. Aucune référence de titre, de grade ou d’ancienneté n’a été donné, car cela n’a aucune importance pour les kenshi japonais…

J’ai mes propres  hakama et keikogi, mais Kudo sensei me prête un de ses shinai et un bogu qui me va parfaitement. Je m’équipe et suis les instructions du dojo.  Ca va, les mots employés me sont  familiers : kiotsuke, seiretsu, seiza, mokuso, men o tsuke… C’est du kenshi courant !  Tiens, la façon de positionner les gants (kote) et le casque (men) diffèrent de ce qui est généralement pratiqué en France. No problem, je m’adapte !

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L’échauffement est rapide, sans fioritures, et après quelques suburi les gi geiko, démarrent directement…  Je me place dans la file  d’Izumita sensei  et observe attentivement les combats de ceux qui me précèdent. Quand arrive mon tour, le sensei me demande d’abord de faire trois « grands » men puis kiri kaeshi,  où il m’indique d’armer plus haut le shinai au-dessus de ma tête… Puis il me demanda de faire 3 « petits » men avant de me saluer tout en me félicitant chaleureusement. Fin du combat !

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Il n’en est pas de même des combats suivants, où je vais me frotter à Narasaki sensei, 8ème dan, ou Furubayashi sensei ou Kobayashi sensei, tous deux 7ème dan. Misérable vermisseau, je ne peux qu’encaisser avec un plaisir non dissimulé les leçons de kendo !! Après 1 heure de combats, c’est le salut final. Peut-être que cela semble normal aux kenshi présents de saluer 4 sensei (deux 8ème  dan et deux 7ème dan), mais pour le gaijin (étranger) que je suis, cela relève d’un monde extraordinaire !

 

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Narasaki, Izumita, Kobayashi et Kudo sensei

 

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Narasaki sensei me fait alors signe de venir vers lui. Il m’explique que j’ai une très bonne garde, mais qu’elle peut être améliorée. Je comprends que c’est la façon polie de me dire que j’ai beaucoup de travail à faire, alors je le laisse positionner mes mains sur la poignée du shinai, orienter la pointe du sabre. Il se place alors face à moi et appuie sa gorge sur la pointe de mon shinai… Je me raidis en voyant le kensen s’enfoncer dans sa chair… Il me fait signe de me relâcher, de ne pas crisper mes mains sur le shinai. Effectivement, après avoir relâché la pression de mes doigts sur la tsuka, il s’établit un rapport différent entre ma garde et la pression du sensei… sugoi ne (super) ! La leçon est énorme, indescriptible… Domo arigato gosai mashita, merci 1000 fois !

Tous les kenshi présents rangent leur armure, mais pour moi le rêve n’est pas fini : Kudo sensei me propose un entraînement personnel… 1 heure supplémentaire de kendo, face à Kudo sensei !

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On revoit alors les bases… je suis soudain un modeste débutant face à un monstre de connaissances… Oui, après une coupe je dois montrer du zanshin… ne pas faire de grands pas en sautillants mais de petits pas okuri ashi rapides… Puis, une fois qu’il fut satisfait de ma façon de « passer », Kudo sensei me fit travailler la base du kendo : Men uchi, Kote uchi, do uchi… Le kote uchi fut particulièrement dur à obtenir, et Kudo senei me le fit répéter 100 fois jusqu’à ce que je relâche ma main droite !

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Enfin, Kudo Yoshihito sensei me permit de faire gi geiko contre lui…

Asa geiko, combat matinal l’estomac vide dans un dojo chargé d’histoire, prend alors tout son sens …

Cette journée du 28 décembre 2011 restera à jamais gravée dans ma mémoire. Un instant de vérité absolue, un rêve devenant réalité, une immense leçon de vie…

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Yoko, moi et Kudo Yoshihito sensei 

  

le 18 mai 2012,

Oriibu 

(photos (c) Yoko)