bon, voici la partie 4/4 de mes réflexions sur l'intérêt du kendo no kata.... C'est difficile de décider quand un texte reflète réellement sa propre pensée... et là j'ai l'impression de peiner à dire ce que je ressens.

J'espère juste que ce texte donnera envie aux kendoka de pratiquer les kata, en complément indispensable au kendo "avec le shinaï".

à+

Olivier

PS: spéciale dédicace clin d'oeil à Baptiste pour la référence à Marcel Dadi!


-----------------------------------------------------------------------

Uchidachi : le professeur

 

Chacun des partenaires a un rôle bien précis : uchidachi est à l’initiative du combat, il est l’agresseur, tandis que shidachi est celui qui répond à l’agression et gagne le combat.

En termes plus familiers : uchidachi est le méchant et shidachi est le gentil ! Le premier pousse un kiaï incisif et agressif (« yaaah ! ») en attaquant, tandis que le second riposte avec un kiaï profond et posé (« toooh… ») dans un mouvement qui lui assure la victoire.

 

Uchidachi donne le rythme du combat, et à ce titre est traditionnellement le plus expérimenté des 2 pratiquants. Pour l’observateur extérieur non initié, uchidachi n’est que l’agresseur et le perdant du combat, mais en fait son rôle est bien plus important et fondamental : il est le professeur, celui qui par son attaque franche et sincère permet à shidachi de bien travailler son déplacement, sa distance et sa riposte.

Cette relation entre uchidachi, le professeur, et shidachi, l’élève, est fondamentale pour que la réalisation des kata soit sincère. C’est à uchidachi d’éventuellement corriger la distance et d’attaquer avec un fort ki (énergie) et une technique parfaite : par exemple, si uchidachi doit attaquer le kote (poignet), son sabre doit réellement viser cette cible et devrait la toucher si elle ne se dérobait pas au dernier moment !

 

kata2008-1

Séance Kata à l’ADAKI Blois (2008)

 

Une fois que le rôle de chacun est bien compris, il y a un dialogue qui doit s’instaurer entre les deux partenaires.  A chaque mouvement que fait uchidachi correspond une phrase qui pourrait être prononcée, et à laquelle répond shidachi par un déplacement ou une contre attaque.

Dans le 1er kata, par exemple, uchidachi prend la garde agressive hidari jodan no kamae en disant virtuellement à son partenaire « regarde, je suis le plus fort »… mais shidachi réplique aussitôt en prenant migi jodan no kamae, lui signifiant ainsi qu’il n’est pas impressionné plus que ça… Chaque geste, chaque mouvement a ainsi une signification concrète qu’il faut intérioriser pour faire vivre le kata.

 

 


Règles de base du kendo no kata

 

Dans les kata, il y a des règles immuables qui sont là pour nous faire progresser. Le regard, le metsuke,  est très important : ne jamais quitter des yeux son partenaire. Mais comme toute règle, il y a une exception… ainsi dans le 7ème kata, uchidachi (et lui seul) perd du regard shidachi un court moment. Cette unique entorse à la règle du metsuke a une explication logique que le sensei se doit d’expliquer aux élèves : ici, shidashi a créé le vide en esquivant l’attaque men par un déplacement latéral et une coupe au flanc…

 

kata2008-6
Uchidachi est toujours celui qui prend l’initiative du combat, et même dans le 6ème kata où c’est shidachi qui prend une garde basse (gedan) alors que uchidachi reste en garde chudan, c’est en réalité uchidachi qui a pris l’initiative de ne pas prendre d’initiative !

Dans tous les kata, dès qu’uchidachi fait le premier pas, shidachi, concentré et attentif, réagit aussitôt en avançant à son tour. Comme on l’a dit plus haut, uchidachi est le professeur, celui qui dirige le combat en lui donnant un rythme. En aucun cas shidachi doit anticiper les mouvements d’uchidachi, même si effectivement il connaît déjà le scénario.

 

Autre règle, concernant les déplacements : un déplacement commence toujours par le pied qui se trouve du côté où on veut aller. Si je recule, je déplace en premier mon pied arrière. Si j’avance, je déplace d’abord mon pied avant. L’exception à cette règle se trouve dans le 3ème kata… Dans la panique et l’urgence, uchidachi doit entamer son recul en croisant les pieds. D’un bout à l’autre des kata, les pieds glissent en silence sur le sol (déplacements suriashi), sans jamais lever les orteils ou frapper du pied.

 

Toute coupe ou coup d’estoc doit être porté à partir du maaï (distance) correct, c’est à dire à partir de la distance qui permet d’un seul pas de réellement atteindre la cible avec la partie valable du sabre, le monuchi. Mieux vaut faire un petit pas supplémentaire pour être à la bonne distance que de rater sa cible ! Normalement, c’est à uchidachi de corriger le maaï

 

Le ki ken taï no ichi est marqué par le retour rapide du pied arrière au moment de la coupe, la force concentrée dans le hara (bas ventre), les épaules restant souples.

 

La respiration est fondamentale : il faut retenir sa respiration avant d’avancer vers son adversaire, et respirer de façon abdominale dès qu’on se trouve à la distance d’attaque (issoku itto no maaï). Il y a là tout un travail à faire avant d’arriver à réaliser un kata dans une seule respiration.

 

Le kiaï est « yah » pour uchidachi, et « tôh » pour shidachi. Tout autre son ou mot est prohibé lors de la réalisation du kendo no kata (même « excuse-moi.. » ou « zut », voire pire.. !).

 

La concentration doit être parfaite, du début à la fin du kendo no kata, c’est à dire depuis le salut initial jusqu’au salut final. Il ne doit jamais y avoir de relâchement, même entre deux kata : dès qu’un kata se termine, le suivant commence…

 

Dans les kata avec le sabre long (tachi), le but de shidachi est de « saisir le moment » (ki wo mite), alors qu’avec le petit sabre (kodachi), il s’agit de prendre l’avantage en entrant irrésistiblement dans la garde du partenaire (irimi ni narouto suru), annihilant ainsi son attaque en rendant son maaï (distance) inapproprié tout en prenant l’avantage de cette distance rapprochée grâce au petit sabre.

Même si en shiaï le sabre court est rarement utilisé (si ce n’est par les kendoka qui pratiquent nitto, le combat à deux sabres), ce travail de la distance avec le kodachi est riche de multiples enseignements sur la notion de maaï (distance).

 

 

Le kendo no kata et le bouddhisme zen

 

« Quand on fait du kendo, on pratique un zen dynamique sans le savoir »… Cette phrase, je ne me souviens pas précisément quand l’avoir entendu, ni qui l’a prononcée, mais elle m’a tout d’abord étonné… avant que j’en comprenne progressivement le sens.

Et dans le kendo no kata, cette relation entre le kendo et le bouddhisme zen est plus précise.

 

C’est une réflexion de Claude Pruvost lors d’un stage qui m’a éclairé sur la signification de la progression des trois premiers kata : dans le 1er kata, shidachi tue son partenaire (men, coupe à la tête), dans le 2ème kata il le blesse (coupe du poignet), alors que dans le 3ème kata il lui laisse la vie sauve, ne faisant que le menacer d’un coup d’estoc (tsuki).

Stephen D. Quinlan (9) , se référant à l’enseignement de Inoue Yoshihiko (8),  précise la signification bouddhiste de cette progression :

-         1er kata : manifestation de compétences techniques et de la conviction que tuer ou être tué pour ce en quoi on croit est juste

-         2ème kata : même conviction, mais avec le sentiment que la technique peut être utilisée pour éviter de tuer, en se contentant de blesser (ici, en tranchant le poignet de l’adversaire, le rendant inopérant tout en lui conservant la vie).

-         3ème kata : pas de mort, pas de blessure, shidachi contrôle totalement son adversaire. Il pourrait le tuer au moindre faux mouvement, mais celui-ci, sous la menace de la pointe du sabre, prend pleinement conscience de la valeur de la vie et rend les armes…

 

yin-yang

Comment le kendo pourrait-il être déconnecté de la philosophie bouddhiste alors qu’il s’est développé au Japon dans une période où le bouddhisme florissait et imprégnait la société et l’esprit des samuraï (voir le bushido) ?

On a déjà eu un aperçu de l’influence du confucianisme sur le kendo (voir chapitre les kata enseignent les principes et les méthodes), voici donc celle du bouddhisme.

Le kendo est ainsi en relation avec le principe In-Yo, terminologie japonaise du Yin-Yang.

Les gardes de chaque kata ont ainsi une signification zen, en faisant référence aux 5 phases du yin-yang : feu (garde haute, jodan), eau (garde du milieu, chudan), terre (garde basse, gedan), bois (garde à l’épaule, hasso), métal (garde cachée, waki).

Par exemple, Chudan (eau) gagne contre jodan (feu) dans le 5ème kata : l’eau éteint le feu.

 

Ce rapport entre les gardes et le bouddhisme zen n’est bien sûr qu’un exemple de la relation entre le kendo et le bouddhisme.

La relation historique et factuelle entre le bouddhisme et le kendo nous permet de comprendre que les kata de kendo ne sont pas uniquement de simples enchaînements techniques mais ont une signification beaucoup plus profonde, et que leur apprentissage a donc des implications qui vont, si on le veut bien,  au delà du seuil du dojo.

Ce sujet mérite d’aller bien au delà de ce simple article et touche un intérêt personnel propre à chacun.

 

S’il te plaît, dessine moi un cygne

 

Marcel-Dadi-3
Voici un texte qui me semble résumer le travail du kata…. Cette histoire figurait sur le dos d’une pochette d’un disque de Marcel Dadi (« La Guitare à Dadi n°3 » (10) ), et je l’ai lue il y a bien longtemps (1974), avant même de savoir que le kendo existait !

 

Je la raconte ici de mémoire, donc je risque de m’éloigner du texte d’origine, mais c’est ce qui a marqué ma mémoire.

 

Un empereur chinois apprenant qu’il avait en ses terres un peintre réputé comme étant le meilleur dessinateur animalier, lui demanda de lui dessiner le plus beau cygne qui puisse exister, en échange de quoi il ferait de l’artiste l’homme le plus riche du pays. Le peintre accepta, mais demanda un délai de 10 ans…

L’empereur accepta ce délai et revint 10 ans plus tard, jour pour jour.

-         Alors, où est ce cygne merveilleux que tu as promis de me dessiner ?

-         Le voilà, répondit le peintre en saisissant une feuille de papier, un pinceau et de l’encre.

Sous les yeux ébahis de l’empereur, d’un seul trait, le peintre traça un magnifique cygne qui semblait vouloir s’envoler aussitôt dessiné!

L’empereur dut admettre que l’artiste avait respecté sa promesse en lui offrant le dessin du plus beau cygne du monde, mais il était furieux qu’il se soit ainsi moqué de lui… Il l’avait fait patienter 10 ans alors qu’il lui avait suffi de 15 secondes pour réaliser cette oeuvre!

L’empereur fit décapiter le peintre qui avait ainsi abusé de sa confiance.

Ce n’est que plus tard, découvrant dans la maison de l’artiste des milliers de feuilles représentant des cygnes, que l’empereur comprit sa tragique erreur d’interprétation : en réalité, le peintre s’était entraîné sans relâche pendant 10 ans pour réaliser, d’un seul trait, le plus beau dessin d’un cygne…

L’empereur couvrit d’or la famille du peintre pour tenir, lui aussi, sa promesse…

 

Marcel Dadi racontait cette histoire pour expliquer au guitariste désirant devenir un as du picking (style de guitare folk au jeu de doigts particulier) qu’il lui fallait répéter sans cesse un morceau de musique… d’abord de façon mécanique et décomposée, de façon séquentielle, puis progressivement de plus en plus liée jusqu’à pouvoir lui donner vie grâce à un rythme et une touche personnelle, jusqu’à atteindre une âme…

 

Et bien, il en est de même du kendo no kata ! Du peintre chinois au kendoka en passant par le guitariste, le secret est de répéter inlassablement les mêmes gestes dans le but d’atteindre la perfection, c’est à dire l’efficacité totale. Le guitariste, comme nous l’enseigne Marcel Dadi, et le kendoka, comme nous l’enseignent Kudo Yoshihito et tous les senseï, doivent avoir l’esprit zen leur permettant de comprendre que, grâce à la répétition inlassable d’une séquence prédéfinie, ils peuvent progresser sur une voie sur laquelle seules la répétitivité et la patience leur permettra de progresser. Et l’important dans la voie, c’est la voie elle-même, le chemin que l’on parcourt.

 

Le kendo no kata fait partie intégrante de la pratique du  kendo

 

Le kendo no kata fait partie intégrante de la pratique du  kendo. L’oublier ou rater cette occasion de progresser serait une erreur qui risquerait de rendre le kendo stérile. Bien sûr, on peut pratiquer un kendo de compétition et y être très brillant sans s’intéresser au kendo no kata, mais ce serait dommage de passer à côté de la voie.

 

De très bons livres existent pour décrire le kendo no kata, il est très intéressant de s’y référer pour approfondir tel ou tel détail. Mais le kendo no kata ne s’apprend pas dans les livres, ni en 5 minutes dans les vestiaires avant un passage de grade… Une pratique régulière et assidue dans le dojo permet au pratiquant d’en saisir tout l’intérêt et les subtilités.

 

Parallèlement au kendo no kata, il est souhaitable de pratiquer les kihon :  daï ichi kihon et daï ni kikon, et bien sûr le bokuto ni yoru kendo kihon waza keiko ho, la « méthode d’exercices techniques fondamentaux du kendo au bokuto » développée depuis 2001 par la ZNKR (2) , séries d’exercices fondamentaux qui se pratiquent au bokuto, avec l’avantage d’une plus grande simplicité que le kendo no kata, et une relation plus directe entre les techniques enseignées et le kendo moderne.

 

Le kendo no kata est le lien entre le kendo moderne et toute l’histoire du sabre japonais et des samuraï.  On peut en attendre des  bénéfices aussi bien sur sa pratique du kendo que sur sa vie quotidienne.

 

Tout pratiquant de kendo, manipulant le shinaï ou le bokuto, ne doit pas oublier que « Le kendo est la voie de la formation de l’homme par la pratique de la loi du sabre ».

 

IMG_1107

Ichijoji (Kyoto) : statue de Myamoto Musashi

 et sanctuaire shintoïste contenant le tronc du pin « Sagarimatsu » dans lequel Musashi se cacha avant d’attaquer le clan Yoshioka, le 8 mars 1604.

références :

 

(1) The Kendo Reader, Noma Hisashi, Kyoshi (1910-1939), traduction anglaise par Norges Kendoforbund, 2003

(2) ZNKR, Zen Nihon Kendo Renmei, Fédération Japonaise de Kendo

(3) CNK, Comité National de Kendo, France, http://www.cnkendo-da.com/

(4) Kudo Yoshihito senseï, kendo kyoshi 7ème dan, expert ZNKR venu en France de Février à Mai 2011, voir compte-du du stage à Blois sur http://adaki.canalblog.com/archives/2011/03/28/20753912.html

(5) Nihon Kendo Kata, Jean-Pierre Raick, numéro spécial « voix du kendo », trouvable sur internet. Indispensable !

(6) Kendo, the Definitive Guide, Hiroshi Ozawa, Kodansha Int, 1991

 (7) Vertus martiales, leçons de courage, de sagesse et de compassion des plus illustres guerriers d’Orient et d’Occident, Dr Charles Hackney, Budo Editions, 2011

(8) Inoue Yoshihiko, propos repris sur le site «  Paroles de Hanshi (proposé par le Kendo Club du Ventoux) »,   http://www.kendo-ventoux.com/blog2/; livre Kendo no Kata : essence and Application, Kendo World Productions, 2003.

(9) Nihon kendo no kata & kihon bokuto waza, Stephen D. Quillian, Kingston Kendo Club, Juillet 2011

(10) Marcel Dadi,  La Guitare à Dadi n°3, 1974, 33 tours, label CEZAME ref 1013 (ayant retrouvé le texte original de cette histoire éditée sur la pochette du disque, il apparaît que le peintre n’est pas décapité mais sauvé de justesse… je pense que cette version est « américanisée » et je préfère la version tragique qui est gravée dans ma mémoire !). 

(11) merci à tous les senseï, sampaï et kenshi rencontrés qui m’ont permis d’avancer sur la voie et de comprendre un peu mieux le kendo no kata.

 

 

 

crédits photos :

p.1, couverture : calligraphie « kata » par Yoko de Lataillade, 2011

p.2 : bokuto (tachi et kodachi) anciens, temple boudhiste Shinsyoji (Narita) : Olivier de Lataillade, 2010

p.3 : Kudo Yoshihito senseï (Blois, mars 2011) :   François Christophe

p.4 : estampe ancienne du japon représentant 2 combattants

p 4 : Statue de Myamoto Musashi à Ichijoji  (Kyoto) : Tristan de Lataillade, 2010

p.5 : le butokuden (Kyoto),  Tristan de Lataillade, 2010

p.8, 9 et10 : Séance Kata à l’ADAKI Blois (2008),  xxxx)

p.11 : symbole in-yo (yin-yang)

p.12: pochette du 33 tours “La guitare à Dadi n°3” (1974)

p 13 : Statue de Myamoto Musashi à Ichijoji (Kyoto) : Olivier de Lataillade, 2009