Zanshin

 

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Ne jamais quitter le navire

Etude sur la signification du terme Zanshin

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Le zanshin est une notion fondamentale en kendo et iaïdo (et bien d’autres arts martiaux), enseignée comme étant une des composantes de la réussite d’une attaque ou d’un kata

Sans zanshin, un kata de iaïdo ou de kendo ne vivrait pas.

Sans zanshin un geiko de kendo n’aurait aucun sens.

Vigilance, attitude correcte

Pourtant, la définition exacte du terme zanshin n’est pas évidente, et un seul mot ne suffit pas à le traduire.

On traduit souvent zanshin par « vigilance », comme l’écrivent Claude Hamot et Yoshimura Kenichi  (découvrir le kendo) : celui qui a fait men « se retourne vivement pour faire face à son adversaire en garde chudan marquant ainsi son état de vigilance, zanshin ».

C’est ce que confirme Noma Hisashi  (The Kendo Reader) : après toute coupe, une bonne attitude doit être prise pour pouvoir couper à nouveau ou riposter librement et immédiatement, ce qu’il résume par le mot zanshin. On retrouve bien la notion de vigilance, avec en plus la notion de liberté et d’immédiateté, permises grâce à « une bonne attitude »…

Esprit vivant

C’est avec Minori Daniel (Quatrième cours de kendo en japonais) que j’ai trouvé une explication littérale :

ZANSHIN s'écrit en deux lettres : 残 心 

ZAN (残 )est autrement dit NOKO-SU (残す,  laisser quelque chose, marquer) , NOKO-RU (残る  rester, subsister )

Quand les Japonais disent KOKORO NI NOKORU (心に残る ), ça veut dire "demeurer dans la mémoire des hommes" .

KOKORO ( le coeur, l'esprit et plein d'autre significations) s'écrit 心 comme SHIN 心 de ZAN-SHIN 残心

Minori Daniel ne donne pas plus de détail, mais on comprend que zanshin signifie quelque chose comme laisser son esprit (ou cœur) ouvert. Au côté pragmatique qu’on a appelé « vigilance », on rajoute ici une dimension plus mentale (voire spirituelle) avec la notion d’esprit ouvert, d’esprit prêt. C’est à dire être prêt à tout, l’esprit libre de toute contrainte ou idée préconçue.

Ne jamais quitter le navire

Et cette notion mentale du zanshin est bien décrite par Minoru Kiyota (Kendô, its philosophy, history and means to personnal growth), pour qui zanshin signifie vigilance soutenue.

Il emploie cette belle image de « ne jamais quitter le navire » , c’est à dire ne jamais se relâcher, ne jamais abandonner, ne jamais laisser voir une ouverture et constamment rechercher les ouvertures de l’adversaire, et être capable de lancer instantanément une seconde ou troisième attaque en transformant une défense en attaque.

Cet état de zanshin, vigilance soutenue, doit être le même quelque soit le résultat de l’attaque. En cas de victoire présumée, pas question de faire des sauts de cabri pour montrer sa joie d’avoir mis un ippon ou de relâcher son attention (baisser son shinaï, ralentir son déplacement, s’arrêter avant de se retourner, etc.), encore moins de fuir pour éviter de recevoir un coup.

En compétition de kendo, un point valable (ippon) peut être annulé par les arbitres si le kendoka ne montre pas une attitude zanshin mais au contraire se relâche ou laisse son ego exprimer sa « satisfaction » d’avoir marqué un « point ».

Une question de vie ou de mort

Autrefois, sur les champs de bataille, les samuraï lançaient des attaques sutemi (avec toute leur énergie, sans idée « d’économie » des forces), et si ils sortaient vivants de l’attaque, ils devaient instantanément faire face à un ou plusieurs autres adversaires. Pas de relâche possible, il leur fallait rester en état de vigilance soutenue : c’était tout simplement une question de vie ou de mort.

Même dans un duel, une fois le coup vainqueur porté, le samuraï n’était pas à l’abri d’une réaction de l’adversaire qui pouvait encore le toucher de son katana avant de s’écrouler, le blessant mortellement. Environ la moitié des duels entre samuraï se soldaient par la mort des deux combattants : le perdant mourait instantanément d’une coupe franche et nette, alors que le vainqueur mourait plusieurs jours après le combat, dans d’atroces souffrances provoquées par une mauvaise blessure…

Donc le zanshin , la vigilance absolue et soutenue, était une question de vie ou de mort, et c’est cet état d’esprit qu’il faut retrouver en kendo et iaïdo.

En kendo, après une attaque réussie ou non, il faut se mettre hors d’atteinte de l’adversaire et reprendre une garde (kamae) forte (mais pas crispée, juste centrée) en ayant suffisamment d’énergie et l’esprit assez ouvert pour riposter à une contre-attaque et/ou enchaîner immédiatement une nouvelle attaque, comme si c’était une question de vie ou de mort.

En iaïdo, même si il n’y a pas de combat réel et donc de sanction immédiate à un manque de zanshin, celui-ci est aussi fondamental et doit s’exprimer de façon forte.

Dans Découvrir le iaïdo, les auteurs expliquent : zanshin n’est ni contraction, ni relâchement. Après une action décisive, ayant même mis apparemment fin à la menace, par exemple une coupe finale, le corps doit rester relaxe mais sous légère tension afin de pouvoir réagir instantanément à la plus légère sollicitation. La moindre faille physique ou psychique serait une occasion ultime, et peut-être décisive pour l’adversaire.

On voit qu’on parle bien de la même chose en iaïdo et en kendo ! Et comme en kendo, il est ici décrit l’importance de retrouver un corps relaxe, c’est à dire non tendu, prêt à relancer toute son énergie.

Etre attentif, être vigilant, avoir l’esprit ouvert et être prêt à riposter instantanément, ce n’est pas seulement après une coupe que le kendoka ou le iaïdoka doit être zanshin

Zanshin, vigilance soutenue à tout moment

Si zanshin doit être particulièrement marqué après une coupe, pour éviter le relâchement qui pourrait être fatal, c’est un état d’esprit qui doit être présent d’un bout à l’autre du combat ou du kata. La vigilance soutenue et l’esprit ouvert du kendoka lui permettront de saisir instantanément la moindre faille dans la garde de l’adversaire. Pour le iaïdoka, il doit faire vivre son kata et donc montrer du début à la fin du kata qu’il est en état de vigilance soutenue vis à vis de son adversaire, lui donnant par là-même la vie.

Minoru Kiyota va même plus loin en écrivant que zanshin est une attitude qui doit s’appliquer à tout moment au dojo, permettant d’être réceptif et de progresser dans la voie étudiée. Pour lui, le pratiquant de kendo doit être capable de mettre en application tout l’enseignement qu’il reçoit, même quand il n’est pas en situation de combat. Donc, du salut initial jusqu’au salut final de l’entraînement (keiko), le pratiquant devra être zanshin : avoir l’esprit ouvert, réceptif à l’enseignement et à tout ce qui l’entoure.

Et il donne ce magnifique exemple de vigilance permanente, donc de zanshin: avant de s’équiper de son bogu (armure),  le pratiquant de kendo doit placer celui-ci de manière ordonnée, chaque pièce de l’armure placée dans une position correcte (maaï, distance), de telle manière qu’il lui sera possible de s’équiper sans mouvements inutiles (pas de suki, pas de perte d’énergie).Tout geste inutile provoqué par un manque d’attention ou de préparation, toute perte de temps, tout cafouillage ou hésitation relève du manque de zanshin. Et là, le chemin à parcourir pour être parfait est long !

Et Minoru Kiyota élargit bien sûr ces notions à la vie de tous les jours, travail ou famille : mushin (concentration), maaï (une stratégie bien préparée telle qu’il n’y aura pas de suki, pas de mouvements inutiles)  et zanshin (capacité d’attention soutenue). Là, à chacun de se faire son opinion, mais si on pratique kendo ou iaïdo, il devrait être naturel de suivre dans la vie « de tous les jours » ce qu’on apprend au dojo, le lieu de la voie…

Vigilance soutenue, attention en alerte, esprit ouvert, état physique et spirituel d'alerte… tous ces mots expliquent à leur manière la notion de zanshin.

J’aime particulièrement la notion imagée, pragmatique et palpable  de « ne jamais quitter le navire » de Minoru Kiyota !

Un geiko (combat) de kendo est comparable à la survie d’un voilier pris dans une tempête dans le golfe de Gascogne : à aucun moment le marin ne devra relâcher son attention à la barre de son voilier, chaque vague est un danger potentiel et il devra les négocier une par une de façon différente, selon leur hauteur ou angle d’attaque, la façon dont elles déferlent… Si le marin se relâche, si il manque de zanshin, la première vague un peu plus vicieuse que les autres va coucher son bateau, le faire démater ou déchirer ses voiles , le mettant dans une situation désespérée. Et là, le combat ne se fait pas souvent en 2 points gagnants… Pas de technique prédéfinie, le marin doit être prêt à toute éventualité, avoir une expérience importante et surtout un esprit réceptif lui permettant de réagir à toute situation.

Le marin, comme le kendoka doit être zanshin.

A chacun, kendoka, iaïdoka, marin ou autre quidam, de savoir être zanshin dans sa vie.

Et le kendo ou le iaïdo doivent nous apprendre à avoir l’esprit ouvert, dans un état zanshin, au dojo comme dans la vie de tous les jours.

A+

Oriibu no sentei

Sources :

·        Kendô, its philosophy, history and means to personnal growth, Minoru Kiyota, Kegan Paul International, 1995

·        The Kendo Reader, Noma Hisashi, Kyoshi (1910-1939), traduction anglaise par Norges Kendoforbund, 2003

·        Kendo, the Definitive Guide, Hiroshi Ozawa, Kodansha Int, 1991

·        Découvrir le Kendo, Claude Hamot et Yoshimura K., Budoscope éditions Amphora, 1991

·        Découvrir le iaïdo, R. Habersetzer, J. Lobo, S. Santoro, Budoscope éditions Amphora, 1991

·        Le Kendo, techniques – entraînements – règles, CA Regoli, Editions De Vecchi,  1996

·        Site du Comité National de Kendo, http://www.cnkendo-da.com/

·        Tous les sensei, sempaï, iaïdoka et kendoka rencontrés…