GAN, les YEUX:

Voir est plus important que regarder (Miyamoto Musashi)

C’est par les yeux qu’on regarde, qu’on voit, et donc c’est par les yeux que l’esprit saisit la situation. En kendo, c’est par les yeux que nous pouvons saisir la force de la menace ou l’opportunité d’attaque.

Le kendoka doit voir son adversaire et deviner ce qu’il va faire. Le regard doit permettre d’anticiper les mouvements physiques et mentaux de l’adversaire, de lire dans ses pensées, de deviner le rythme de sa respiration.

Dans le chapitre « eau » du Traité des Cinq Roues (Go Rin No Sho), Miyamoto Musashi nous enseigne « Au sujet de la position des yeux dans la tactique » :

La position doit permettre de voir largement et vastement. Entre voir et regarder, voir est plus important que regarder. L'essentiel dans la tactique est de voir ce qui est éloigné comme si c'était proche et de voir ce qui est proche comme si c'était éloigné. L'important dans la tactique est de connaître le sabre de l'adversaire, mais de ne pas regarder du tout ce sabre adverse. Méditez bien là-dessus. Cette position des yeux convient aussi bien dans la tactique du simple duel que dans une bataille.

En geiko (combat), le novice (qui n’a pas lu le Go Rin No Sho !) regarde la cible qu’il veut atteindre. C’est évidemment ce qu’il faut éviter à tout prix, car ce regard indique clairement à l’adversaire l’endroit où on veut frapper, lui laissant toute opportunité de préparer une riposte !

Regarder le mont Fuji derrière l’adversaire

Comme le précise Noma Hisashi (The Kendo Reader), les yeux ne doivent pas se fixer  particulièrement sur un point précis : le regard est dirigé vers l’adversaire, son visage doit être au centre de la vision qui englobe entièrement son corps. Le regard doit avoir la même acuité que si on regardait une montagne au loin.

C’est le enzan no metsuke, regarder le sommet des montagnes : regarder au loin, être attentif à tous les détails, dans toutes les directions de manière équivalente.

C’est ainsi qu’on voit entièrement l’adversaire, attentif à tout changement dans sa position, de la tête au pied. Sans bouger vos yeux, vous verrez aussi bien un pied qui s’avance que la pointe du sabre qui bouge ou tout autre mouvement.

Hiroshi Ozawa (kendo, the definitive guide) précise qu’à l’extrême, un bon metsuke permet de voir dans l’esprit de l’adversaire.

Pierre Delorme (kendo, la voie du sabre) nous rappelle que les yeux permettent d’appréhender l’espace, la distance, l’intervalle qui nous sépare et surtout nous unit à l’adversaire. Tous les paramètres du jugement de la situation passent par les yeux qui sont la « fenêtre » qui mène à notre ordinateur personnel, notre esprit.

En ce sens, le Mitori Geiko (observation d’un geiko effectué par 2 autres kendokas) prend tout son sens : essayer de « voir » le combat, anticiper les mouvements et comprendre le combat et pourquoi une technique réussit alors qu’une autre échoue (distance, menace, etc). C’est un véritable exercice pour le spectateur attentif !

De même, lors de l’entraînement au dojo ou à fortiori en stage, le regard doit toujours être dirigé vers le professeur qui explique une technique. Sinon, l’esprit ne peut pas être présent, et donc le temps est perdu, que ce soit le temps du professeur ou le sien. 

Noma Hisashi nous dit que, tout en gardant une vision globale de l’adversaire, il y a 2 points sur lesquels notre attention doit être forte : le sabre et les mains de l’adversaire. Si aucun de ces points ne bouge, il n’y a rien à craindre de l’adversaire !

Noma Hisashi préconise aussi 2 attitudes différentes selon le niveau de l’adversaire :

1)      devant un adversaire au niveau inférieur au votre, regardez dans ses yeux et ainsi pénétrez dans ses pensées.

2)      Devant un adversaire supérieur à vous, évitez à tout prix qu’il puisse lire dans vos pensées ! Alors ne fixez pas ses yeux et, adoptez une tactique qui peut le troubler, regardez n’importe où ailleurs : par exemple, sa ceinture.

Dans un autre chapitre de son Go Rin No Sho, « Les yeux fixés selon d'autres écoles », Miyamoto Musashi dit que d'autres écoles que la sienne (l’école des deux sabres) conseillent de tenir les yeux fixés sur un endroit précis:

Les unes conseillent de les fixer sur le sabre adverse, d'autres de les fixer sur les mains adverses, d'autres encore de les fixer sur le visage ou bien les pieds adverses. Si l'on fixe spécialement ainsi les yeux, l'esprit s'égarera et cela deviendra une maladie dans la tactique.

Et Musashi explique que c’est une erreur, qu’un jongleur ne fixe pas ses yeux sur les objets qu’il manipule : il les voit sans les regarder.

En outre, dans le Itto-ryu densho (le principal manuel d’enseignement de itto-ryu), il est écrit :

Pour tenter de frapper votre opposant en l’attaquant du côté gauche de son sabre (ura), fixer vos yeux sur le côté droit de son sabre (omote). Ainsi, votre adversaire défendra son côté droit et laissera son côté gauche sans défense.

Noma Hisashi (The Kendo Reader), en déduit que pour attaquer Men (visage), on peut attirer l’attention de l’adversaire sur kote (poignet), ce qui le poussera à affaiblir sa protection du men qui peut alors être frappé. Cette tactique est peu brute, mais doit être gardée à l’esprit.

Miyamoto Musashi conclut :

Dans la tactique, qu'elle soit de masse ou individuelle, il ne faut jamais avoir les yeux fixés étroitement. Comme je l'ai dit plus haut, si l'on a les yeux fixés étroitement et avec des oeillères, on oublie les choses les plus importantes, des égarements apparaissent dans l'esprit et on laisse échapper une victoire certaine.

Quoiqu’il en soit, la conclusion de ce chapitre sur les yeux et l’esprit doit être laissée à Myiamoto Musashi :

Réfléchissez bien à ces vérités et exercez-vous bien.

... à suivre....

Olivier